Elle était comme une incertitude,
mais une incertitude qui n’égarait pas. On
s’y retrouvait, au contraire, s’y reconnaissait
parce qu’elle n’avait rien de triomphal, parce
qu’elle était attendrissante, rassurante en
sa disparité. Elle me semblait mal fichue, désordonnée
et cependant, pour cela même, d’une singulière
universalité. Je m’y étais attaché.
Aujourd’hui encore, j’y demeure. J’habite
cette rue qui se dénomme boulevard comme si elle
n’en finissait pas d’hésiter sur la nature
de son sexe. Cette rue qu’on nomme la Main, aussi,
comme si l’on ne savait trop en quelle langue parler
d’elle.
(…)
C’est sans doute cela que j’ai
aimé : ce paradoxe, que cet axe soit celui d’un
flottement. Mais aussi, peu à peu, parce que je pénétrais
mieux le sens de Saint-Laurent au long de ces années,
ce que j’aimais, c’est cette persévérance
obscure, obstinée, de ceux qui s’y risquèrent
et dont L’indécision apparente témoignait,
à dire vrai, d’une vulnérabilité
courageuse. Pour tenir, en effet, ne fallait-il pas rester
indéfini ? Pour se définir à nouveau,
pour devenir quelqu’un à nouveau, quelqu’un
d’autre qu’un simple immigrant dans la ville,
ne fallait-il pas avancer, une génération
après l’autre, en cet incertain passage ?
Ce récit, c’est donc
pour cela… Trois hommes. Trois époques. Trois
passages par Saint-Laurent. J’achève de l’écrire,
cette histoire de Main ; que je ne puisse en être
satisfait entièrement, ceci, sans doute, est dans
l’ordre des choses. J’aimerais voir, moi aussi,
le bout du tunnel et peut-être l’ai-je aperçu,
déjà, tandis que je le cherche encore.