Des ombres portées


Alain Médam
Ils passent la main
2005
20,95 $
ISBN : 2-89018-537-0

 

Elle était comme une incertitude, mais une incertitude qui n’égarait pas. On s’y retrouvait, au contraire, s’y reconnaissait parce qu’elle n’avait rien de triomphal, parce qu’elle était attendrissante, rassurante en sa disparité. Elle me semblait mal fichue, désordonnée et cependant, pour cela même, d’une singulière universalité. Je m’y étais attaché. Aujourd’hui encore, j’y demeure. J’habite cette rue qui se dénomme boulevard comme si elle n’en finissait pas d’hésiter sur la nature de son sexe. Cette rue qu’on nomme la Main, aussi, comme si l’on ne savait trop en quelle langue parler d’elle.
(…)

C’est sans doute cela que j’ai aimé : ce paradoxe, que cet axe soit celui d’un flottement. Mais aussi, peu à peu, parce que je pénétrais mieux le sens de Saint-Laurent au long de ces années, ce que j’aimais, c’est cette persévérance obscure, obstinée, de ceux qui s’y risquèrent et dont L’indécision apparente témoignait, à dire vrai, d’une vulnérabilité courageuse. Pour tenir, en effet, ne fallait-il pas rester indéfini ? Pour se définir à nouveau, pour devenir quelqu’un à nouveau, quelqu’un d’autre qu’un simple immigrant dans la ville, ne fallait-il pas avancer, une génération après l’autre, en cet incertain passage ?

Ce récit, c’est donc pour cela… Trois hommes. Trois époques. Trois passages par Saint-Laurent. J’achève de l’écrire, cette histoire de Main ; que je ne puisse en être satisfait entièrement, ceci, sans doute, est dans l’ordre des choses. J’aimerais voir, moi aussi, le bout du tunnel et peut-être l’ai-je aperçu, déjà, tandis que je le cherche encore.