Louis-Jean Thibault

Martin Thibault
Sur le chemin Marchant
2005
19,95 $
ISBN : 2-89018-544-3

 

J’avais le chemin Marchant sous les pieds, complètement immobile au début d’une courbe, avec un air hébété. Depuis longtemps on ne sait plus comment vivre en forêt, même juste la traverser sans craindre le pire. On n’a pas dans les mâchoires la force de briser un cou, ni dans les yeux ce qu’il faut pour percer la nuit. Nos ongles ne sont pas assez forts pour déchirer la peau épaisse au-dessus du cœur et plonger ensuite les dents dans ce symbole d’amour : mordre, puis avaler férocement cette chair, gardant dans la bouche le goût de fer du sang, comme s’il transportait, en plus de l’oxygène, le minéral utile à la fabrication des fusils et à la visée des innocents.

J’avais le doigt appuyé sur la gâchette et je le sentais déjà, le coup, le contrecoup de la détonation sur mon épaule si je n’accotais pas bien le fusil. Ça laisserait un bleu, ça élancerait pendant des jours, ça dirait que je ne savais pas tenir une arme convenablement. Une de ces nuits, j’entendrais peut-être en rêve la déflagration suivie de mon cri de douleur dans la réalité et de la voix de ma mère, au bas de l’escalier qui menait à ma chambre, qui tenterait de me convaincre : C’est juste un cauchemar. Ferme les yeux. Rendors-toi. Tout va bien aller. Ces dernières paroles talonnées par ce murmure en moi : Oui, mais où ?