J’avais le
chemin Marchant sous les pieds, complètement immobile
au début d’une courbe, avec un air hébété.
Depuis longtemps on ne sait plus comment vivre en forêt,
même juste la traverser sans craindre le pire. On
n’a pas dans les mâchoires la force de briser
un cou, ni dans les yeux ce qu’il faut pour percer
la nuit. Nos ongles ne sont pas assez forts pour déchirer
la peau épaisse au-dessus du cœur et plonger
ensuite les dents dans ce symbole d’amour : mordre,
puis avaler férocement cette chair, gardant dans
la bouche le goût de fer du sang, comme s’il
transportait, en plus de l’oxygène, le minéral
utile à la fabrication des fusils et à la
visée des innocents.
J’avais
le doigt appuyé sur la gâchette et je le sentais
déjà, le coup, le contrecoup de la détonation
sur mon épaule si je n’accotais pas bien le
fusil. Ça laisserait un bleu, ça élancerait
pendant des jours, ça dirait que je ne savais pas
tenir une arme convenablement. Une de ces nuits, j’entendrais
peut-être en rêve la déflagration suivie
de mon cri de douleur dans la réalité et de
la voix de ma mère, au bas de l’escalier qui
menait à ma chambre, qui tenterait de me convaincre
: C’est juste un cauchemar. Ferme les yeux. Rendors-toi.
Tout va bien aller. Ces dernières paroles talonnées
par ce murmure en moi : Oui, mais où ?